Des fils à travers le désert : la réinvention silencieuse de la tech au Maroc

Réduire la fracture numérique au Maroc : les Instituts Jazari font éclore l’innovation régionale
Dans un élan audacieux vers la transformation numérique, le Maroc a dévoilé son réseau d’Instituts Jazari, conçus pour diffuser les bénéfices de l’intelligence artificielle (IA) et de l’innovation technologique bien au-delà de ses principales métropoles. Lancement phare de la stratégie Digital 2030 du pays, ces centres régionaux d’excellence entendent créer des écosystèmes d’innovation dynamiques, renforcer l’inclusion numérique—surtout dans les régions rurales—et dynamiser l’entrepreneuriat grâce à un ambitieux plan d’investissement dans les startups de 140 millions de dollars.
Une nouvelle ère pour l’innovation régionale
Les Instituts Jazari incarnent une vision ambitieuse : déconcentrer le secteur de la tech marocaine et mettre fin à la domination traditionnelle des villes comme Casablanca et Rabat. Ces instituts installent leurs ressources, leurs formations et leur capacité de recherche au cœur de régions historiquement sous-desservies par l’essor technologique du pays.
Le premier Institut Jazari a ouvert ses portes dans la région de Guelmim-Oued Noun, à l’écart des grands hubs côtiers, à l’occasion de la troisième édition du GITEX Africa à Marrakech, le 14 avril 2025. Nom donné en hommage à Ismaël Al-Jazari, le savant musulman du Moyen Âge souvent appelé “le père de la robotique”, l’initiative tisse l’avenir digital du Maroc avec sa grande tradition scientifique.
Alignement stratégique avec Digital 2030
Lancée en septembre 2024, la stratégie Digital 2030 offre au Maroc une feuille de route globale pour digitaliser son économie, ses administrations et la société dans son ensemble. Les objectifs sont clairs : accélérer la croissance grâce à l’IA, améliorer la qualité des services publics, perfectionner les compétences de la main-d’œuvre et garantir qu’aucune région ou catégorie de population ne soit laissée de côté.
Les Instituts Jazari constituent une pièce maîtresse de cette vision. En développant les compétences en IA, en structurant des écosystèmes de startups locaux et en donnant accès à des solutions data-driven, ils représentent une infrastructure clé pour les ambitions de Digital 2030. Le Maroc figure d’ailleurs parmi les dix pays africains les mieux préparés à l’adoption de l’IA, selon les benchmarks internationaux récents—preuve de la dynamique déjà enclenchée.
Un modèle pour transformer tout le pays
Si l’installation pionnière à Guelmim-Oued Noun a marqué l’entrée en fonction du réseau, la feuille de route est bien plus vaste. Les plans annoncés en septembre 2025 prévoient la création de centres d’excellence en IA dans chacune des douze régions du Maroc. Chaque institut se spécialisera dans des domaines liés aux atouts locaux : agriculture, énergies renouvelables, tourisme, ou encore économie bleue.
À Dakhla, à l’extrême sud du pays, l’ambition du projet se manifeste avec la création d’un nouvel institut connecté à un immense data center de 500 MW alimenté par renouvelables, axé sur les solutions IA pour la transition énergétique, les technologies climatiques et les infrastructures intelligentes.
Soutenir startups et PME
L’aspiration du Maroc à devenir une locomotive de l’innovation numérique repose autant sur la recherche de pointe que sur l’énergie de son tissu entrepreneurial. Parallèlement aux Instituts Jazari, l’État a lancé un programme de financement de 140 millions de dollars, avec pour objectif la création de 1 000 startups d’ici 2026 et 3 000 d’ici 2030. Ce nouvel afflux de capitaux vise à propulser le développement des startups technologiques sur tous les fronts—de la fintech à l’agritech, en passant par la healthtech, mais aussi et surtout les entreprises spécialisées en IA.
Les instituts eux-mêmes sont envisagés comme de véritables pépinières et accélérateurs. Leur mission : offrir un accompagnement, du mentorat et un appui technique aux jeunes pousses, ouvrir l’accès à des ressources informatiques de pointe et servir d’ancrages régionaux pour les synergies public-privé. Grâce à cette approche, des startups éloignées de la capitale peuvent désormais accéder à des financements et des outils jusqu’ici réservés aux grandes métropoles marocaines.
Atteindre les territoires ruraux et combler la fracture numérique
Au fond, le réseau Jazari porte une vocation d’inclusion. Plutôt que de concentrer les investissements sur les pôles établis, le Maroc parie sur le déploiement actif des infrastructures et expertises IA dans les provinces rurales et de l’intérieur. Cette orientation stratégique permet à des régions comme Guelmim-Oued Noun ou Dakhla de devenir des laboratoires et des vitrines exportatrices de solutions digitales avancées pour l’agriculture, la pêche, les énergies renouvelables et bien plus.
Principal engagement : démocratiser l’accès à la formation IA en l’ouvrant aux jeunes locaux, aux professionnels en activité, mais aussi aux agriculteurs et aux gestionnaires de coopératives. Avec un objectif affiché d’au moins 40 % de femmes participantes aux initiatives IA, le projet veut également corriger la sous-représentation féminine persistante dans la tech marocaine.
Recherche appliquée et priorités sectorielles
Chaque Institut Jazari n’est pas uniquement un espace de formation : il est aussi un moteur de recherche appliquée et d’innovation. L’accent est mis sur l’impact concret :
- Agriculture : IA pour l’agriculture de précision, la prévision de rendements et la résilience climatique.
- Énergies renouvelables : Optimisation IA du solaire, de l’éolien et des filières d’avenir comme l’hydrogène vert ou le dessalement, avec Dakhla en étude de cas sur la sécurité énergétique et hydrique.
- Santé : Appui à la télémédecine, outils d’aide au diagnostic et soins à distance dans les zones éloignées ou mal desservies.
- Tourisme : Numérisation du patrimoine, analyse intelligente de la fréquentation, et gestion touristique digitalisée.
- Économie bleue : Pêche durable, suivi côtier et gestion des ressources marines.
Pour les PME, les instituts fourniront des outils numériques et une expertise afin de démocratiser l’accès aux technologies et inciter à de nouveaux modèles économiques partout dans le pays.
Des collaborations au cœur de la dynamique
La réussite des Instituts Jazari s’appuie sur des partenariats solides et multiples. Le ministère de la Transition numérique et de la Réforme administrative ainsi que le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation pilotent le cadre stratégique et les financements. Les autorités régionales, comme les conseils de Guelmim-Oued Noun et de Dakhla, cofinancent les infrastructures et assurent l’ancrage local.
Le tissu académique, à travers le Centre International Marocain pour l’Intelligence Artificielle (AI Movement) et l’Université Mohammed VI Polytechnique, enrichit le projet en profondeur de recherche et expériences formatrices. La coopération avec le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), via le Digital Centre for Sustainable Development (D4SD), renforce encore la portée internationale de l’initiative.
L’implication du secteur privé est capitale. Grandes entreprises, investisseurs et scale-ups se joignent aux projets pilotes, profitant d’un accès privilégié aux talents et innovations issus des instituts. Le capital-risque s’intéresse de plus en plus à l’écosystème des startups marocaines en pleine maturation.
Retombées économiques et sociales attendues
Les projections sont ambitieuses : à l’horizon 2030, les avancées IA et digitales portées notamment par les Instituts Jazari devraient représenter jusqu’à 2,5 % de la croissance du PIB national, générer 50 000 emplois liés à l’IA et soutenir 2 milliards de dollars d’exportations annuelles technologiques. Les investissements directs étrangers dans le numérique pourraient dépasser cinq milliards de dollars dans les cinq prochaines années, et le programme de financement vise mille startups IA à l’horizon 2028.
L’impact social ne sera pas en reste. En réduisant les fractures régionales et démographiques, en promouvant la place des femmes dans la tech et en étendant l’accès aux e-services (télémédecine, agriculture de précision, etc.), le modèle Jazari contribue à un véritable développement humain pour le plus grand nombre.
Opportunités et défis à venir
L’initiative Jazari a le potentiel de remodeler à la fois la carte digitale du Maroc et l’économie de ses régions. Elle ouvre l’accès à des emplois qualifiés et à l’innovation pour des territoires comme Guelmim-Oued Noun et Dakhla, tout en offrant aux startups et PME de partout de véritables opportunités d’accéder à l’infrastructure et à l’expertise IA.
Mais plusieurs défis subsistent :
- Assurer un financement constant et garantir les moyens techniques, notamment pour les régions éloignées des grands centres urbains.
- Développer un vivier local de chercheurs, formateurs et spécialistes IA, sans tout importer depuis Casablanca, Rabat ou l’étranger.
- Coordonner durablement ministères centraux, gouvernances régionales et acteurs privés pour éviter les doublons et garantir une stratégie cohérente.
- Intégrer les principes d’IA responsable et d’éthique au fil de l’évolution de la régulation.
Comme le résume un expert, l’impact de ces centres dépendra de la capacité à transformer l’ambition en opérationnel–pour offrir « un pont entre la recherche avancée et les applications concrètes dans le public comme le privé au Maroc. »
Regards sur le lancement
Lors de la cérémonie inaugurale, Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme administrative, a résumé la vision en ces termes : « L’Institut Jazari n’est pas qu’un centre de recherche, c’est un catalyseur de décentralisation économique et d’innovation inclusive. » Des analystes de l’Initiative Digital Africa estiment que cette approche pourrait inspirer d’autres pays du Sud désireux de garantir un développement technologique équitable.
Liens et informations complémentaires
Pour tout savoir sur la stratégie Digital 2030 et suivre l’évolution du projet Jazari, les lecteurs peuvent consulter le site du ministère marocain de la Transition numérique et de la Réforme administrative et celui du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation. Les nouveautés et annonces sont également accessibles sur GITEX Africa ainsi que sur les sites des conseils régionaux comme Guelmim-Oued Noun et Dakhla-Oued Eddahab.
À la croisée de l’histoire et de l’ambition du XXIe siècle, les Instituts Jazari pourraient bien incarner le nouveau modèle d’un Maroc alliant innovation, équilibre territorial et équité numérique.




